Neuf mois après la finale de la CAN 2025, l’Afrique ne sait toujours pas qui est son champion. Le 18 janvier à Rabat, le Sénégal a battu le Maroc 1-0 après prolongation. Le 17 mars, le jury d’appel de la CAF a déclaré les Lions forfait et donné la victoire 3-0 au Maroc. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a entendu les deux camps le 8 octobre, et sa décision est attendue fin novembre. Règlement, sanctions, arguments, juges, scénarios : Le Club 360 a remonté le fil de l’affaire.
18 janvier 2026 : le quart d’heure qui a tout changé
La finale se joue au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, inauguré en septembre 2025. L’arbitre est le Congolais Jean-Jacques Ndala, arbitre FIFA depuis 2013, assisté à la vidéo par le Gabonais Pierre Ghislain Atcho, selon la CAF. Le score est toujours de 0-0 dans le temps additionnel quand tout bascule. Un but sénégalais est refusé pour une faute sur un défenseur marocain. Puis, après une consultation de la VAR, l’arbitre accorde un penalty au Maroc.
D’après la décision motivée du jury d’appel, publiée par Médias24, les joueurs et le staff sénégalais regagnent alors les vestiaires sur instruction de leur entraîneur, à la 97e minute. Le match reste suspendu près d’un quart d’heure, selon Le Club des Juristes, avant que les Lions ne reviennent sur la pelouse. Brahim Díaz manque ensuite son penalty, et Pape Gueye offre le titre au Sénégal pendant la prolongation, d’une frappe en lucarne.

Fin janvier, des sanctions mais pas de forfait
Le 28 janvier, le jury disciplinaire de la CAF rend une première décision. Il rejette la réclamation marocaine fondée sur les articles 82 et 84 du règlement, et le Sénégal garde donc son titre. Les deux camps sont en revanche lourdement sanctionnés, détaille Le Soleil, le quotidien national sénégalais :
- Sénégal : le sélectionneur Pape Thiaw est suspendu cinq matchs et doit payer 100 000 dollars. Iliman Ndiaye et Ismaïla Sarr écopent de deux matchs de suspension. La fédération reçoit 615 000 dollars d’amendes au total, pour le comportement de l’équipe et de ses supporters.
- Maroc : Achraf Hakimi prend deux matchs de suspension, dont un avec sursis, et Ismaël Saibari trois matchs et 100 000 dollars. La fédération reçoit 315 000 dollars d’amendes, notamment pour le comportement des ramasseurs de balle, l’intrusion dans la zone de visionnage de la VAR et l’usage de lasers par des supporters.

17 mars 2026 : le titre change de mains sur tapis vert
Le Maroc fait appel, et le jury d’appel de la CAF lui donne raison. À la majorité de ses cinq membres, avec une voix dissidente, il déclare le Sénégal forfait et attribue la victoire 3-0 au Maroc. Son raisonnement tient en une phrase du règlement, qui vise l’équipe qui « refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin du match sans l’autorisation de l’arbitre ». Pour le jury, une sortie temporaire suffit : le texte « ne prévoit pas qu’un retour ultérieur sur le terrain ait pour effet de régulariser ou d’effacer l’infraction », cite Médias24.
Le jury écarte aussi deux précédents invoqués dans le dossier, l’affaire Albanie-Serbie jugée par le TAS en 2015 et un litige entre Al Ahly et le Zamalek, jugés trop différents. Il estime enfin que le Maroc, en terminant la rencontre, n’a pas renoncé à faire valoir le règlement.
La décision provoque une crise. Dès le lendemain, le 18 mars, le gouvernement sénégalais réclame une enquête internationale pour des « soupçons de corruption au sein des instances dirigeantes de la CAF ». Le 9 avril, le président de la CAF, Patrice Motsepe, juge ces accusations « fausses et sans fondement » et promet : « quelle que soit la décision du TAS, nous la respecterons et nous l’appliquerons », rapporte La DH, d’après l’agence Belga.
L’enjeu n’est pas que symbolique. La CAF avait porté la prime du vainqueur à 10 millions de dollars, contre 4 millions pour le finaliste, selon son annonce de décembre 2025. Six millions de dollars d’écart dépendent donc aussi de la décision de Lausanne.

Au TAS, deux lectures du même règlement
La Fédération sénégalaise de football (FSF) a saisi le TAS le 25 mars. Elle demande l’annulation de la décision de la CAF et veut être déclarée vainqueur de la CAN 2025, précise le communiqué officiel du TAS. L’audience s’est tenue à huis clos le 8 octobre à Lausanne, pendant plus de cinq heures, devant trois arbitres : le Français Gérald Simon, qui préside la formation, l’Allemand Ulrich Haas et l’Italien Luigi Fumagalli, selon Le Site Info. À la sortie, le secrétaire général de la FSF, Abdoulaye Sow, a estimé que le Sénégal « s’est bien défendu ». Son homologue marocain, Tarik Najem, a assuré que la coupe serait marocaine.
Ce que plaide le Sénégal
Le camp sénégalais s’appuie sur les Lois du jeu, qu’il place au-dessus du règlement de la CAF. Président de la commission centrale des arbitres du Sénégal, Malang Diédhiou résume la ligne dans Le Soleil : l’arbitre a seulement suspendu le match avant de le faire reprendre, il s’agit donc d’une « interruption temporaire », et non d’un abandon. Selon lui, « aucun jury, aucune autre instance ne peut invalider le résultat d’un match définitif ». Autre argument possible, selon l’avocat Romain Bizzini : trois joueurs sénégalais étaient restés sur la pelouse. Il le juge toutefois fragile, car les Lois du jeu fixent à sept le nombre minimum de joueurs pour qu’une équipe soit considérée comme présente.
Ce que défendent le Maroc et la CAF
En face, le Maroc et la CAF s’en tiennent à la lettre des articles 82 et 84. Spécialiste du droit du sport, Romain Bizzini penche plutôt de ce côté. « Une application stricte du règlement devrait amener le TAS à confirmer la décision de la Commission d’appel de la CAF », estime-t-il dans un entretien relayé par TelQuel, en jugeant les chances du Sénégal « assez faibles ». Il exclut aussi l’idée d’un match rejoué, qui ne semble pas prévue par le règlement de la CAF.

Le précédent Espérance-Wydad
Le football africain a déjà vécu une finale tranchée loin du terrain. En mai 2019, lors du match retour de la finale de la Ligue des champions africaine à Radès, l’arbitre refuse une égalisation du Wydad Casablanca alors que la VAR est défaillante. Après une longue interruption, l’Espérance de Tunis, qui menait 1-0, est déclarée vainqueur. Le comité exécutif de la CAF ordonne ensuite de rejouer le match, mais le TAS annule cette décision, estimant que le comité n’avait pas ce pouvoir. En septembre 2020, il confirme finalement le titre de l’Espérance, rappelle Hespress. Près d’un an et demi s’était écoulé entre le match et le verdict final.
Fin novembre, trois scénarios possibles
Le directeur général du TAS, Matthieu Reeb, avait prévenu le jour de l’audience que la décision prendrait « quelques jours, voire quelques semaines ». Le tribunal vise désormais la fin novembre 2026, d’après Foot Mercato. Trois issues se dessinent :
- Le TAS confirme le forfait : le Maroc devient définitivement champion d’Afrique 2025. Selon Romain Bizzini, le Sénégal devrait alors rendre le trophée, et les médailles seraient échangées.
- Le TAS annule la décision de la CAF : la victoire 1-0 du Sénégal sur le terrain est rétablie, comme le demande la FSF, et le titre reste à Dakar.
- Le perdant conteste encore : une sentence du TAS ne peut être attaquée que devant le Tribunal fédéral suisse, et pour des motifs très limités, essentiellement de procédure. Le résultat de Lausanne devrait donc, sauf surprise, mettre fin au feuilleton.
Quelle que soit l’issue, l’affaire laissera des traces. Romain Bizzini s’attend à ce que la CAF revoie son règlement, par exemple en fixant un délai pour qu’une équipe revienne sur le terrain, ou en définissant ce qu’est une « équipe » à partir du seuil de sept joueurs. Ironie du calendrier : les deux héros de cette finale, Sadio Mané et Achraf Hakimi, sont tous les deux nommés au Ballon d’Or, remis le 26 octobre à Londres, un mois avant de savoir lequel est champion d’Afrique.
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